25.07.2008
Le Testament d'Orphée
film de 1959 de Jean Cocteau
Durée : 1h20
Ce Film est le testament cinématographié d'un poète aux générations futures. Je commence par vous proposer ce film plutôt qu'un autre par ce qu'il semble que ce testament doive être le point de départ et le point de ralliement de tout ce qui vous sera proposé de voir par la suite.

Peu importe que certains des Films à suivre puissent être difficiles à regarder. Même s'ils sont durs et parfois violents, ils servent à leur façon au renouvellement du monde , soit par la promotion de la beauté, soit par l'exposé d'une réalité vécue. La vérité est poétique, la poésie est la seule vérité totale qui ne puisse devenir totalitaire.
L'esprit du temps fait échos à l'authenticité des poètes et à leur honnêteté vis-à-vis du monde et vis-à-vis d'eux-mêmes. L'esprit du temps est l'héritage poétique et insaisissable de l'œuvre que chaque homme constitue quotidiennement, quelque soit sa branche professionnelle, quelque soit sa lutte ou son parti pris. Le lyrisme qui réside dans le cœur de chaque Homme sculpte nos vies et l'esprit du temps, qu'il en soit conscient ou non, ce film en témoigne.
L'art façonne la culture, et la culture fait l'esprit du temps. L'esprit du temps est le lieu qui fait s'aimer ou se haïr les personnes; qui les font agir, réagir ou renoncer, qui les font s'instruire ou s'abrutir par dépit. Ici Jean Cocteau nous exhorte à considérer l'œuvre des poètes et nous invite à laisser entrer la magie, le beau et le merveilleux dans notre vie quotidienne.
Ce film est un sommet qui œuvre au référencement d'une beauté nue, dépouillée de tout artifice. Et comme les mots me manquent pour décrire ce film qui s'offre à nous comme variété du miracle, voici le synopsis que j'ai trouvé sur wikipédia:
Voilà l'oeuvre d'une vie!
Bon film mes amis!
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24.07.2008
Le Beau serviteur du vrai
Victor Hugo
William Shakespeare
DEUXIÈME PARTIE
Livre VI
Le Beau serviteur du Vrai
Ah ! esprits ! soyez utiles ! servez à quelque chose. Ne faites pas les dégoûtés quand il s’agit d’être efficaces et bons. L’art pour l’art peut être beau, mais l’art pour le progrès est plus beau encore. Rêver la rêverie est bien, rêver l’utopie est mieux. Ah ! il vous faut du songe ? Eh bien, songez l’homme meilleur. Vous voulez du rêve ? en voici : l’idéal. Le prophète cherche la solitude, mais non l’isolement. Il débrouille et développe les fils de l’humanité noués et roulés en écheveau dans son âme ; il ne les casse pas. Il va dans le désert penser, à qui ? aux multitudes. Ce n’est pas aux forêts qu’il parle, c’est aux villes. Ce n’est pas l’herbe qu’il regarde plier au vent, c’est l’homme ; ce n’est pas contre les lions qu’il rugit, c’est contre les tyrans. Malheur à toi, Achab ! malheur à toi, Osée ! malheur à vous, rois ! malheur à vous, pharaons ! c’est là le cri du grand solitaire. Puis il pleure.
Sur quoi ? sur cette éternelle captivité de Babylone, subie par Israël jadis, subie par la Pologne, par la Roumanie, par la Hongrie, par Venise, aujourd’hui. Il veille, le penseur bon et sombre ; il épie, il guette, il écoute, il regarde, oreille dans le silence, œil dans la nuit, griffe à demi allongée vers les méchants. Parlez-lui donc de l’art pour l’art, à ce cénobite de l’idéal. Il a son but et il y va, et son but, c’est ceci : le mieux. Il s’y dévoue.
Il ne s’appartient pas, il appartient à son apostolat. Il est chargé de ce soin immense, la mise en marche du genre humain. Le génie n’est pas fait pour le génie, il est fait pour l’homme. Le génie sur la terre, c’est Dieu qui se donne. Chaque fois que paraît un chef-d’œuvre, c’est une distribution de Dieu qui se fait. Le chef-d’œuvre est une variété du miracle. De là, dans toutes les religions et chez tous les peuples, la foi aux hommes divins. On se trompe si l’on croit que nous nions la divinité des christs.
Au point où la question sociale est arrivée, tout doit être action commune. Les forces isolées s’annulent, l’idéal et le réel sont solidaires. L’art doit aider la science. Ces deux roues du progrès doivent tourner ensemble.
Génération des talents nouveaux, noble groupe d’écrivains et de poètes, légion des jeunes, ô avenir vivant de mon pays ! vos aînés vous aiment et vous saluent. Courage ! dévouons-nous. Dévouons-nous au bien, au vrai, au juste. Cela est bon.
Quelques purs amants de l’art, émus d’une préoccupation qui du reste a sa dignité et sa noblesse, écartent cette formule, l’art pour le progrès, le Beau Utile, craignant que l’utile ne déforme le beau. Ils tremblent de voir les bras de la muse se terminer en mains de servante. Selon eux, l’idéal peut gauchir dans trop de contact avec la réalité. Ils sont inquiets pour le sublime s’il descend jusqu’à l’humanité. Ah ! ils se trompent.
L’utile, loin de circonscrire le sublime, le grandit. L’application du sublime aux choses humaines produit des chefs-d’œuvre inattendus. L’utile, considéré en lui-même et comme élément à combiner avec le sublime, est de plusieurs sortes ; il y a de l’utile qui est tendre, et il y a de l’utile qui est indigné. Tendre, il désaltère les malheureux et crée l’épopée sociale ; indigné, il flagelle les mauvais, et crée la satire divine. Moïse passe à Jésus la verge, et, après avoir fait jaillir l’eau du rocher, cette verge auguste, la même, chasse du sanctuaire les vendeurs.
Quoi ! l’art décroîtrait pour s’être élargi ! Non. Un service de plus, c’est une beauté de plus.
Mais on se récrie. Entreprendre la guérison des plaies sociales, amender les codes, dénoncer la loi au droit, prononcer ces hideux mots, bagne, argousin, galérien, fille publique, contrôler les registres d’inscription de la police, rétrécir les dispensaires, sonder le salaire et le chômage, goûter le pain noir du pauvre, chercher du travail à l’ouvrière, confronter aux oisifs du lorgnon les paresseux du haillon, jeter bas la cloison de l’ignorance, faire ouvrir des écoles, montrer à lire aux petits enfants, attaquer la honte, l’infamie, la faute, le vice, le crime, l’inconscience, prêcher la multiplication des abécédaires, proclamer l’égalité du soleil, améliorer la nutrition des intelligences et des cœurs, donner à boire et à manger, réclamer des solutions pour les problèmes et des souliers pour les pieds nus, ce n’est pas l’affaire de l’azur. L’art, c’est l’azur.
Oui, l’art, c’est l’azur ; mais l’azur du haut duquel tombe le rayon qui gonfle le blé, jaunit le maïs, arrondit la pomme, dore l’orange, sucre le raisin. Je le répète, un service de plus, c’est une beauté de plus. Dans tous les cas, où est la diminution ? Mûrir la betterave, arroser la pomme de terre, épaissir la luzerne, le trèfle et le foin, entrer en collaboration avec le laboureur, le vigneron et le maraîcher, cela n’ôte pas au ciel une étoile. Ah ! l’immensité ne méprise pas l’utilité, et qu’y perd-elle ? Est-ce que le vaste fluide vital, que nous appelons magnétique ou électrique, fait de moins splendides éclairs dans la profondeur des nuées parce qu’il consent à servir de pilote à une barque, et à tenir toujours tournée vers le nord la petite aiguille qu’on lui confie, à ce guide énorme ? L’aurore est-elle moins magnifique, a-t-elle moins de pourpre et moins d’émeraude, subit-elle une décroissance quelconque de majesté, de grâce et d’éblouissement, parce que, prévoyant la soif d’une mouche, elle sécrète soigneusement dans la fleur la goutte de rosée dont a besoin l’abeille ?
On insiste : poésie sociale, poésie humaine, poésie pour le peuple, bougonner contre le mal et pour le bien, promulguer les colères publiques, insulter les despotes, désespérer les coquins, émanciper l’homme mineur, pousser les âmes en avant et les ténèbres en arrière, savoir qu’il y a des voleurs et des tyrans, nettoyer les cages pénales, vider le baquet des malpropretés publiques, Polymnie, manches retroussées, faire ces grosses besognes, fi donc !
Pourquoi pas ?
Homère était le géographe et l’historien de son temps, Moïse le législateur du sien, Juvénal le juge du sien, Dante le théologien du sien, Shakespeare le moraliste du sien, Voltaire le philosophe du sien. Nulle région, dans la spéculation ou dans le fait, n’est fermée à l’esprit. Ici un horizon, là des ailes ; droit de planer.
Pour de certains êtres sublimes, planer c’est servir. Dans le désert pas une goutte d’eau, soif horrible, la misérable file des pèlerins en marche se traîne accablée ; tout à coup, à l’horizon, au-dessus d’un pli des sables, on aperçoit un gypaète qui plane, et toute la caravane crie : Il y a là une source !
Que pense Eschyle de l’art ,pour l’art ? Certes, si jamais un poëte fut le poëte, c’est Eschyle. Écoutez sa réponse. Elle est dans les Grenouilles d’Aristophane, vers 1039. Eschyle parle : « Dès l’origine, le poëte illustre a servi les hommes. Orphée a enseigné l’horreur du meurtre, Musée les oracles et la médecine, Hésiode l’agriculture, et ce divin Homère, l’héroïsme. Et moi, après Homère, j’ai chanté Patrocle et Teucer au cœur de lion afin que chaque citoyen tâche de ressembler aux grands hommes. »
De même que toute la mer est sel, toute la Bible est poésie. Cette poésie parle politique à ses heures. Ouvrez Samuel, chapitre ’vin. Le peuple juif demande un roi. « ... Et l’Éternel dit à Samuel : Ils veulent un roi, c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne point sur eux. Laisse-les faire, mais proteste, et déclare-leur la manière (mispat) dont les rois les traiteront. Et Samuel parla au nom de l’Éternel au peuple qui demandait un roi. Il dit : Le roi prendra vos fils et les mettra à ses chariots ; il prendra vos filles et les fera servantes ; il prendra vos champs, vos vignes et vos bons oliviers, et les donnera à ses domestiques ; il prendra la dîme de vos moissons et de vos vendanges, et la donnera à ses eunuques ; il prendra vos serviteurs et vos ânes et les fera travailler pour lui ; et vous crierez à cause de ce roi qui sera sur vous, mais comme vous l’aurez voulu, l’Eternel ne vous exaucera point ; et vous serez des esclaves. » Samuel, on le voit, nie le droit divin ; le Deutéronome sape l’autel, l’autel faux, disons-le ; mais l’autel d’à côté n’est —il pas toujours l’autel faux ? « Vous démolirez les autels des faux dieux. Vous chercherez Dieu où il habite. » C’est presque du panthéisme. Pour prendre parti dans les choses humaines, pour être démocratique ici, iconoclaste là, ce livre est-il moins magnifique et moins suprême ? Si la poésie n’est point dans la Bible, où est-elle ?
Vous dites : La muse est faite pour chanter, pour aimer, pour croire, pour prier. Oui et non. Entendons-nous. Chanter qui ? Le vide. Aimer quoi ? Soi-même. Croire quoi ? Le dogme. Prier quoi ? L’idole. Non, voici le vrai : Chanter l’idéal, aimer l’humanité, croire au progrès, prier vers l’infini.
Prenez garde, vous qui tracez de ces cercles autour du poëte, vous le mettez hors de l’homme. Que le poëte soit hors de l’homme par un côté, par les ailes, par le vol immense, par la brusque disparition possible dans les profondeurs, cela est bien, cela doit être, mais à la condition de la réapparition. Qu’il parte, mais qu’il revienne. Qu’il ait des ailes pour l’infini, mais qu’il ait des pieds pour la terre, et qu’après l’avoir vu voler, on le voie marcher. Qu’il rentre dans l’homme après en être sorti. Qu’après l’avoir vu archange, on le retrouve frère. Que l’étoile qui est dans cet œil pleure une larme, et que cette larme soit la larme humaine. Ainsi humain et surhumain, ce sera le poëte. Mais être tout à fait hors de l’homme, c’est ne pas être. Montre-moi ton pied, génie, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière terrestre.
Si tu n’as pas de cette poussière, si tu n’as jamais marché dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. Va-t’en. Tu te crois un ange, tu n’es qu’un oiseau.
Aide des forts aux faibles, aide des grands aux petits, aide des libres aux enchaînés, aide des penseurs aux ignorants, aide du solitaire aux multitudes, telle est la loi, depuis Isaïe jusqu’à Voltaire. Qui ne suit pas cette loi peut être un génie, mais n’est qu’un génie de luxe. En ne maniant point les choses de la terre, il croit s’épurer, il s’annule. Il est le raffiné, il est "le délicat, il peut être l’exquis ; il n’est pas le grand. Le premier venu, grossièrement utile, mais utile, a le droit de demander en voyant ce génie bon à rien : Qu’est-ce que ce fainéant ? L’amphore qui refuse d’aller à la fontaine mérite la huée des cruches.
Grand celui qui se dévoue ! Même accablé, il reste serein, et son malheur est heureux. Non, ce n’est pas une mauvaise rencontre pour le poëte que le devoir. Le devoir a une sévère ressemblance avec l’idéal. L’aventure de faire son devoir vaut la peine d’être acceptée. Non, le coudoiement avec Caton n’est point à éviter. Non, non, non, la vérité, l’honnêteté, l’enseignement aux foules, la liberté humaine, la mâle vertu, la conscience, ne sont point des objets de dédain. L’indignation et l’attendrissement, c’est la même faculté tournée vers les deux côtés du douloureux esclavage humain, et les capables de colère sont les capables d’amour. Niveler le tyran et l’esclave, quel magnifique effort ! Or tout un versant de la société actuelle est tyran, et tout l’autre versant est esclave. Redressement redoutable à faire. Il se fera. Tous les penseurs se doivent à ce but. Ils y grandiront. Être le serviteur de Dieu dans le progrès et l’apôtre de Dieu dans le peuple, c’est la loi de croissance du génie.
Victor Hugo
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